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“Pendant 20 ans, on va avoir des mouvements durs, on ne va pas s’en débarrasser comme ça”

Selon le sociologue Jean Viard interrogé dimanche sur franceinfo, “le périurbain est partout en révolte sous des formes différentes”.

Pour sortir de la crise des “gilets jaunes”, il faut “donner des droits et du pouvoir nouveau à ces populations périurbaines qui se sentent invisibles, oubliées”, a estimé Jean Viard, sociologue, directeur de recherches CNRS au Cevipof (Centre de recherches politique de Sciences Po Paris), dimanche 3 mars sur franceinfo. Selon le spécialiste, également candidat La République en marche aux dernières élections législatives, on ne va pas “se débarrasser comme ça” du mouvement débuté en novembre. Pour la journée de mobilisation du samedi 2 mars, 39 300 manifestants ont été comptabilisés en France, dont 4 000 personnes à Paris, selon le ministère de l’Intérieur.

franceinfo : Jusqu’à quand va durer le mouvement des “gilets jaunes” selon vous ?

Jean Viard : Jusqu’à quand ? Je ne sais pas très bien. Cela peut traîner pas mal. Il y a un essoufflement. Il y a aussi un essoufflement du grand débat. Au fond, tout le monde a envie qu’on sorte quelque chose, un projet. Partout dans les grandes démocraties, le périurbain est en révolte sous des formes différentes. Ils peuvent voter pour le Brexit, ils peuvent voter pour Trump.

Les gens se sont installés autour des villes depuis cinquante ans. Le modèle “une maison individuelle et deux voitures” a entraîné une transformation de notre société. Ces maisons individuelles, il y en a 16 millions, il n’y a que 12 millions d’appartements. Ces gens-là, c’étaient des “prolos”, des petits patrons, des infirmières. Au fond, ils avaient l’impression d’avoir réussi leur vie. Après est arrivée la révolution numérique qui attire la lumière vers les métropoles, la ville piétonne, vers l’écologie urbaine. Du coup, même leurs propres enfants à eux ont eu envie d’aller en ville. Il y a un renversement où ces gens se sentent invisibles, oubliés et c’est vrai que nulle part on ne fait pour eux de grandes politiques.

Quels points communs voyez-vous entre le Brexit, l’élection de Trump et les “gilets jaunes” ?

C’est une révolte contre le pouvoir nouveau des métropoles dans nos sociétés. C’est le même phénomène sociologique et c’est un peu le même type d’électeurs. Ce sont des gens qui travaillent avec leur corps, leurs parents appartenaient à la classe ouvrière, souvent, ils habitaient dans les HLM et puis ils sont partis. Ils ont acheté une maison. C’est la réussite de leur vie. Les HLM ont été occupés par des gens venus de pays étrangers. On est dans ce mouvement.

On a entre trois et cinq millions de Français qui déménagent tous les ans. La population est assez mobile. Ça, c’est la toile de fond. En France, c’est la même rupture. Les huit plus grandes métropoles, c’est 40% de la population et 61% de la création des richesses. Les métropoles font plus de richesses et attirent plus la jeunesse. La question qui est posée, c’est comment donner des droits et du pouvoir nouveau à ces populations périurbaines.

De quelle façon ?

Il y a deux lignes si on veut s’en sortir. La première ligne, c’est de protéger les plus fragiles. Les retraités à moins de 2 000 euros et les femmes seules avec enfants. C’est 25% des mamans. C’est le cœur de la pauvreté. Il faut faire un geste social. Sans doute un geste symbolique pour une nouvelle tranche fiscale pour la forme. La deuxième chose, il faut dire aux gens qui se sont éloignés, non on ne va pas mettre des hôpitaux à tous les coins de rue, non on ne va pas remettre des postes. Il y a deux équilibres de l’égalité. Il y a l’égalité par hectare et l’égalité par citoyen. Il est clair que là où il y a peu de citoyens, il y a moins de services. Par exemple, la TIPP peut être différente. On peut payer moins cher l’essence en Lozère qu’à Paris. Il faut qu’ils aient le sentiment de la compensation républicaine.

De l’ampleur des solutions proposées par le gouvernement dépendra la durée du mouvement ?

Bien sûr. Les “gilets jaunes” ne seront jamais contents, ceux qui continuent de manifester. Comment trouver des mesures qui donnent le sentiment d’une nouvelle force démocratique pour le périurbain et la campagne et qui fait que la majorité des Français ont le sentiment qu’on avance ? Quand il y aura un sondage qui dira que 70% des Français en ont marre des manifestations des “gilets jaunes”, on pourra arrêter le mouvement.

C’est l’opinion publique qu’on est en train de séduire. On vient de passer à 55% des gens qui trouvent que cela devrait s’arrêter, mais il y en a en même temps 50% qui trouvent qu’ils sont sympas. La société n’a pas encore complètement bougé. Le problème du gouvernement est de faire bouger la société en sachant qu’il va rester entre 20 000 et 30 000 “gilets jaunes” qui vont de temps en temps casser des trucs. Après 1968, pendant vingt ans, on a eu des mouvements gauchistes. Pendant vingt ans, on va avoir des mouvements durs. Les gens se sont organisés, structurés, mis en réseau. On ne va pas s’en débarrasser comme ça.

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Source : https://www.francetvinfo.fr

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