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“LEAVING NEVERLAND” : COMMENT LE MONDE A FERMÉ LES YEUX SUR LA PROXIMITÉ DE MICHAEL JACKSON AVEC LES ENFANTS

Dans les premières minutes de Leaving Neverland, Wade Robson se souvient de sa première rencontre avec Michael Jackson, comme dans un conte de fées. Le petit Australien de 5 ans, qui passe ses journées à imiter les chorégraphies de son idole, gagne le droit de monter sur la scène d’un de ses concerts à Brisbane, en 1987. Le chanteur vient de sortir BadIl est au sommet de sa gloire. Pour Wade Robson, il est cet “être venu d’un autre monde, et nous allions nous rencontrer”. “J’ai eu ce sentiment merveilleux que quelque chose de magique allait se passer”, se souvient sa mère. Ce sera le début d’une relation qui durera plus de quinze ans.

Dans le documentaire, diffusé jeudi 21 mars sur M6, Wade Robson et un autre ancien protégé de Michael Jackson, James Safechuck, accusent la star de les avoir violés et agressés sexuellement à de nombreuses reprises, alors qu’ils étaient enfants. Ils ne sont pas les premiers à dénoncer de tels agissements. Leurs accusations étaient déjà connues, mais jamais leurs témoignages – ni celui d’aucune autre victime présumée de Michael Jackson – n’avaient été présentés avec autant de détails. Ils rappellent un temps, qui paraît très lointain, où la proximité assumée du “King of Pop” avec des enfants ne faisait l’objet d’aucune suspicion. Comment le public a-t-il pu ne pas s’interroger ?

Michael Jackson sur scène avec des centaines d\'enfants lors du concert de la mi-temps du Superbowl, le 31 janvier 1993 à Pasadena (Californie).
Michael Jackson sur scène avec des centaines d’enfants lors du concert de la mi-temps du Superbowl, le 31 janvier 1993 à Pasadena (Californie). (GEORGE ROSE / HULTON ARCHIVE / GETTY IMAGES)

UNE STAR VUE COMME “UN DEMI-DIEU”

La présence des deux enfants, aujourd’hui trentenaires, dans l’entourage de Michael Jackson n’est pourtant pas un secret. James Safechuck a dansé sur scène lors de tournées, après être apparu dans une publicité Pepsi avec lui – c’est là qu’ils se sont rencontrés. Wade Robson était lui aussi emmené autour du monde par la star, et apparaît dans trois de ses clips, dont Black or White, son tube planétaire sorti en 1991. C’est une époque où le chanteur s’affiche constamment avec des enfants, le plus célèbre étant sans doute l’acteur Macaulay Culkin, star de la série de films Maman, j’ai raté l’avion.

Une époque où il est aussi la plus grande star qui soit, dans un monde où les célébrités sont moins humaines et accessibles qu’aujourd’hui. Dans un article (en anglais) intitulé “Personne ne mérite autant de pouvoir qu’en a eu Michael Jackson”, Craig Jenkins, critique musical à Vulture et au New York Magazine, se souvient que certains artistes étaient alors considérés “comme des demi-dieux”, objets d’une dévotion presque religieuse. Au cœur de leur lien avec les fans, écrit le journaliste, “il y avait la foi, la croyance dans le fait que ces personnalités agissaient dans l’objectif de rendre le monde meilleur à n’importe quel prix, et que les personnes qui font le bien sont des bonnes personnes”. Michael Jackson est alors le zombie dansant de Thriller, mais aussi celui qui a coécrit We Are the World pour lutter contre la famine en Ethiopie.

L’idée que les pop stars étaient en mission pour sauver le monde était souvent prise au sérieux.

Craig Jenkins, critique musical

Sciemment ou non, il devient un personnage “immatériel”, explique Stéphane Boudsocq, auteur de Michael Jackson, la face cachée d’une légende“Il ne parle plus, quand on le voit, il porte un masque et des lunettes”, et son excentricité fait le bonheur de la presse. “Quand j’étais ado, se souvient le journaliste, il ne passait pas une semaine sans que sorte quelque chose de nouveau sur Michael Jackson. Il avait racheté le squelette d’Elephant Man, il vivait avec Liz Taylor… C’étaient des rumeurs incessantes, qu’il a parfois entretenues lui-même”, comme la fausse idée voulant qu’il dorme chaque nuit dans un caisson à oxygène. “Tout était spectacle”, acquiesce Stéphane Koechlin, auteur de Michael Jackson, la chute de l’ange, pour qui le talent de cet artiste total est “d’avoir compris qu’il fallait développer un style et un personnage, sans quoi sa musique ne pourrait pas atteindre aussi largement le grand public”.

Michael Jackson et le jeune James Safechuck lors d\'une fête à Londres, le 15 juin 1988.
Michael Jackson et le jeune James Safechuck lors d’une fête à Londres, le 15 juin 1988. (EUGENE ADEBARI / REX / SIPA)

DANS LA PEAU DE PETER PAN

S‘il intrigue et fascine, c’est aussi parce que Michael Jackson, connu depuis ses débuts à 10 ans au sein des Jackson Five, apparaît aux yeux du public des années 1980 comme un enfant qui n’a jamais grandi. On ne lui connaît alors aucune relation amoureuse. “Il avait une petite voix, il adorait jouer au petit train, il avait un vrai côté ado attardé”, acquiesce Stéphane Koechlin, auteur de Michael Jackson, la chute de l’ange. Dans une autobiographie parue en 1988, Moonwalk, le chanteur lui-même livre quelques clés pour l’expliquer : le travail incessant dès son plus jeune âge, son père qui battait toute la fratrie, ses frères qui couchaient avec des jeunes femmes dans la chambre où lui aussi dormait. De quoi lui donner envie, pensent les fans, de retrouver l’enfance qu’il n’a jamais eue.

C’est donc sans l’ombre d’un soupçon que le public voit Michael Jackson s’entourer d’enfants, dans ses clips, dans le film Moonwalker, en tournée, ou même dans son ranch de Neverland, acheté en 1988. Neverland, c’est le nom du pays imaginaire où vit Peter Pan, l’enfant qui ne veut pas grandir : la symbolique est évidente. Etre constamment entouré d’enfants, “en 1988, ça passe, à aucun moment on ne trouvait ça bizarre”, affirme Stéphane Boudsocq.

On voyait ces enfants comme des copains qui venaient jouer avec lui.

Stéphane Koechlin, journaliste

Et c’est aussi comme cela que Michael Jackson se présente à ses protégés et à leurs familles. “Je lui apportais des jouets, il m’apportait des cadeaux. C’était comme traîner avec un ami de ton âge, donc ça semblait naturel”, raconte James Safechuck dans Leaving Neverland. Sa mère, celle qui l’autorisera à dormir avec le chanteur et à partir en tournée avec lui, assure qu’elle a “fini par avoir le sentiment qu’il était un de [ses] fils, dans la façon dont il se comportait”.

L’image d’un Michael Jackson cherchant les amis qu’il n’avait pas eus plus jeune est restée ancrée dans l’esprit de nombreux fans. C’est sûr qu’un homme de 30 ou 40 ans qui dort avec des enfants, ce n’est pas normal. De nombreux fans trouvent eux-mêmes que c’est singulier”, reconnaît Richard Lecocq, journaliste et figure influente de la communauté française de fans de Michael Jackson. Pour autant, il est convaincu de son innocence.

On voudrait le mettre dans une case de normalité. Mais il n’a pas eu une vie normale, il est là-dedans depuis son enfance. On comprend que son mode de vie est unique et qu’il est difficile de le juger là-dessus.

Richard Lecocq, journaliste et fan de Michael Jackson

Le chroniqueur Yann Moix a repris récemment cette théorie sur un plateau de télévision, dans un coup de sang très critiqué : “Michael Jackson était un enfant, or un enfant ça ne couche pas avec les autres enfants. Foutez-lui la paix dans son éternité de Neverland où le sexe n’existe pas plus que la mort !” Ce n’est pas ce qu’affirme Wade Robson. Dans le documentaire, il affirme que Michael Jackson le faisait s’asseoir sur son lit à Neverland, nu et les fesses relevées, pour se masturber en regardant son anus. Sous ses yeux, et en face du chanteur, l’enfant avait “un genre de silhouette en carton, assez élaborée, de Peter Pan”.

Michael Jackson arrive au palais de justice du comté de Santa Barbara pour son procès, à Santa Maria (Californie), le 25 mai 2005.
Michael Jackson arrive au palais de justice du comté de Santa Barbara pour son procès, à Santa Maria (Californie), le 25 mai 2005. (REUTERS)

UNE TEMPÊTE MÉDIATIQUE

L‘image d’innocence de Michael Jackson commence à se fissurer en 1993. Wade Robson et James Safechuck ont vieilli et occupent une place plus marginale dans la vie du chanteur, remplacés, notamment, par le jeune Jordan Chandler. Wade Robson affirme l’avoir vu disparaître avec la star dans une salle de bain de Neverland : “Je savais, au fond de moi, qu’ils faisaient les mêmes trucs sexuels” dont il dit avoir été victime. “Un jour, Michael Jackson reçoit un prix à Monaco, et le gamin est tout proche de lui, presque sur ses genoux, on arrivait à un truc un peu gênant, se souvient Stéphane Boudsocq. On commençait à trouver bizarre qu’un adulte soit constamment entouré d’enfants.”

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